Il y avait les choses laissées là, les graffitis des rendez-vous manqués, le mouvement d’un oiseau de mer, une ombre sur l’entrepôt, le découpage d’un sommet, des pas dans la neige. Quand on s’approche de ce qui traîne là, des petites dispersions du quotidien, ou plus simplement de ce que la vie infuse... brièvement le regard s’entrouvre et découvre qu’il ne faut surtout pas chercher plus loin ; il y a les choses laissées là, et c’est très bien. Au moins on peut y pointer son regard, en faire quelque chose d’encore plus présent, qu’on peut emporter avec soi, dans son appareil photo, dans son carnet, pour l’offrir à ceux qu’on aime. Florian Maricourt cherche justement à déceler un don  : une offrande qui provient de ce qui est incertain, et qu’il va rendre plus évident. Il s’agit d’un mouvement du regard vers ce qui n’est pas vu par brouillard ou manque d’attention. Non pas pour combler l’ignorance mais pour élaborer une autre manière de voir. Et voilà qu’on nous offre des images qui ne sont pas documentaires, voilà ce qu’on n’attend pas, l’inverse du pittoresque et du grandiose.


Dans son évolution et ses aspects provisoires, son travail a toujours quelque chose du jeu – comme on dépouillerait un bac à sable, comme on déterrerait des trésors – et cela précisément dans un ancrage anthropologique. Et cela peut surprendre : comment le véridique et le sérieux tiendraient face à la distance burlesque et aux enfantillages ? Parce qu’il y a en même temps cet attrait pour l’anecdotique et la sobriété avec un élargissement des bornes esthétiques ; prendre en compte l’œuvre des petits, la tapisserie qui se décolle, l’existence des marginaux. Faire dire aux muets, sortir des normes, dépasser. Aussi parce qu’il y a de la vérité dans le banal, il y a peut-être même toute la vérité (celle qui est proche, accessible), elle qui a déserté les musées, là où on ne rit pas assez.


Je me souviens, pour parler de gestes concrets, qu’il approchait les acteurs colorés du carnaval de Bâle par une sorte de danse, une gravitation joyeuse autour des cliques, où l’objectif qui cadrait ne masquait pas du tout le photographe mais lui servait de baguette ou de torche pour communiquer avec la fête. Aucun désir de créer du sublime (qu’il nous est d’ailleurs impossible d’aimer), non. Mais plutôt participer aux forces en présence, s’amuser autant que la vie disponible. Florian Maricourt se détourne du préjugé et de l’image consacrée pour identifier (relever) les choses anodines qui provoquent le bonheur. En cela, son travail se comprend dans le sentiment et dans la tendresse avec néanmoins cette acception de prise, de captation, plus forte que si on avait parlé de douceur. Les sujets sont parfois durs, le béton, les paysages nus, les hommes, dégagent une certaine dignité. L’intention n’est pas l’hommage ou l’analyse mais bien le don et l’esquisse. C’est l’intention qui compte comme une dévotion, un respect pour ce qui est montré.


Enfin, il faudrait parler de l’intérêt pour le matériau, le souci d’économie du médium, non pas au sens premier d’épargne mais de choix fécond, de bonne compagnie. J’ai trouvé ainsi toutes les séries orientées vers un résultat tactile, écologique c’est-à-dire adapté à son milieu. Que ce soit pour un texte ou un film, je ne m’arrête pas sur des aspects de présentation mais sur des conditions d’existence, de passage de main en main – il y a cette question fondamentale : « comment tenir la chose ? » mais aussi celle, tout aussi nécessaire : « d’où vient-elle ? ». Si Florian Maricourt est habité par l’esthétique remoderniste à laquelle il a consacré son mémoire, cela prend corps dans les choses qui s’effacent, les dessins à la craie, le pixel grossier, le logiciel dépassé, et ce n’est pas par goût de l’obsolète ou du vintage, c’est pour reprendre une logique primitive : la fonction avant le décorum, la magie qui habite l’objet.



Lucas Lazzarotto, 2020